Le dernier refuge surpeuplé
des éléphants

Menacés sur presque tout le continent africain, les éléphants trouvent refuge dans le delta de l'Okavango, au Botswana, où la chasse est désormais un crime. Le nombre de pachydermes augmente, générant des conflits de plus en plus importants avec les populations locales.
Le trésor des uns devient le poison des autres.




Figure de proue dans la lutte contre le braconnage, le Botswana abrite la plus grande population d’éléphants du continent africain. Dans le delta de l’Okavango, les conflits entre les communautés locales et les pachydermes se multiplient. L’inquiétude de la population rurale, déjà éprouvée par trente années de sécheresse, est grandissante.

Menacés partout, protégés ici

Vu du ciel, les éléphants sont partout dans le delta de l’Okavango, non loin de Maun, la capitale touristique botswanaise. Par centaines, ils jouent à l’ombre des arbres, boivent dans les innombrables bras d’eau qui s’infiltrent dans le désert du Kalahari. Si le nombre de pachydermes a chuté de 30% en sept ans en Afrique, il a triplé en trente ans au Botswana. Le pays abriterait 130 000 des 350 000 derniers spécimens du continent. Face à ce déclin sans précédent, gouvernements, scientifiques et société civile sont plus que jamais préoccupés. Au rythme actuel, la moitié des mastodontes africains auront disparu en seulement neuf ans.

Deux-cents kilomètres au Nord de Maun, sur la rive est du delta, l'inquiétude change de camp. Les habitants du village de Seronga et des hameaux alentour ne représentent qu’une toute petite partie des habitants de la savane. Dans ce coin isolé du « Panhandle »Le Panhandle est le nom donné à la section de l'Okavango en amont du delta. Littéralement : la poignée de casserole., accessible uniquement par une route de sable cabossée, les éléphants règnent en maîtres. « La zone est surpeuplée », s’agace Maphane Tumelo, agriculteur d’une quarantaine d’années pour qui la cohabitation est de plus en plus compliquée. « Quand c’est l’heure des récoltes, entre mai et août, les éléphants détruisent mes cultures », se désole le fermier. Il y a encore cinq ans, Maphane aurait pu épauler un fusil et tirer en l’air pour effrayer l’animal. Mais depuis le 1er janvier 2013, les armes à feu botswanaises sont rangées au placard. Toute chasse est désormais bannie.

« Les éléphants ont un sixième sens, ils comprennent vite où ils sont menacés »

Le Botswana, aux avant-postes de la protection de la faune sauvage (un pilier de sa stratégie économique, lire aussi plus bas), est devenu l’un des derniers refuges pour les éléphants d’Afrique. Faisant fi des frontières internationales, ces derniers fuient l'Angola, la Zambie ou le Zimbabwe pour échapper au braconnage. « C’est une concentration artificielle. Le nombre d’éléphants croît plus rapidement que la normale », explique Richard Fynn, écologiste à l’Institut de recherche de l’Okavango, rattaché à l’Université du Botswana. « Les éléphants ont un sixième sens. Ils comprennent très vite où ils sont menacés et où ils sont protégés, poursuit le chercheur. Et dans le delta, ils se sentent en sécurité. Des points d’eau artificiels ont même été créés pour les attirer. »

Un braconnage industriel

Selon les résultats de l’étude Great Elephant Census, 144 000 éléphants d’Afrique auraient disparu du continent entre 2007 et 2014. Il en resterait seulement 352 000 dans 18 pays. En cause, les braconniers qui tuent chaque année 30 000 pachydermes pour satisfaire l’appétit insatiable de l’Asie en ivoire. Cela représente un animal abattu toutes les 15 minutes. La Chine, principal débouché de l’or blanc de contrebande, est au cœur des critiques. Le commerce d’ivoire est pourtant interdit au niveau international depuis 1989 dans le cadre de la Convention Cites.Convention Cites : convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction
Les autorités botswanaises mènent une guerre sans relâche contre les braconniers. Armée, police, services de renseignements sont mobilisés pour les identifier et les mettre hors d'état de nuire. La politique « tirer pour tuer » est mise en œuvre sur le terrain, sans état d'âme et sans considération de nationalité. Si les braconniers sont capturés en vie, de lourdes sanctions (jusqu’à dix ans de prison) sont prononcées à leur encontre.

Des solutions techniques insuffisantes

Dans un pays d’à peine deux millions d’âmes, la forte concentration d’éléphants vire au cauchemar pour les habitants. Près de 6 000 incidents ont été recensés en 2014. Les mastodontes de sept tonnes circulent librement sur un territoire pouvant atteindre 200 km2. Ils pénètrent dans les champs, piétinent les moissons et attaquent parfois des villageois. Au printemps 2017, dans un lieu-dit proche de Seronga, une femme a été tuée, surprise par un pachyderme alors qu'elle coupait des hautes herbes. Le gouvernement dédommage les dégâts agricoles causés par les éléphants, mais ces compensations financières sont jugées trop faibles par les fermiers. « Si je peux tirer 50 pulas50 pulas équivalent à un peu plus de 4 euros. de mes récoltes, les autorités m’en donnent seulement 10 quand les éléphants détruisent tout », confie Maphane, désabusé.

« Le problème, c’est que les agriculteurs cultivent leurs champs sur les passages suivis par les éléphants pour rejoindre leurs points d’eau », explique Erin Buchholtz, biologiste américaine travaillant pour l'ONG Ecoexist à Shakawe. Selon la scientifique, la rive ouest du fleuve est la plus exposée, avec une densité de population plus importante et des cultures continues qui forment une barrière pour les mastodontes. Pour prévenir les accidents, les agriculteurs pourraient, selon Erin, « changer leurs stratégies de plantation, se regrouper et installer des clôtures électriques ». Ecoexist a déjà identifié certains corridors de migration empruntés par les pachydermes sur la rive ouest, à l'aide de puces GPS. La suite est entre les mains des agriculteurs. Accepteront-ils de déplacer leurs plantations ?


Ces solutions techniques demeurent insuffisantes. « Si les villageois pensent que le gouvernement les aime moins que les éléphants, le problème perdurera », prévient Erin Buchholtz. Considérés comme un trésor national, les mastodontes constituent une manne touristique et leur multiplication n'effraie pas le gouvernement. Au contraire, les autorités misent sur les safaris haut de gamme pour augmenter le PIB.Loin de profiter de ce levier potentiel de croissance,les communautés en perçoivent seulement les inconvénients. Avec le risque de basculer dans le braconnage.

« Ingénieurs d'écosystème » à vendre

« Nous avons un sérieux problème d'éléphants. Au-delà des conflits avec les villageois, leur impact sur l’écologie est dévastateur », s’alarme Llyod Wilmot, 70 ans, ancien pilote d'avion et guide touristique dans le delta. Cette vision radicale ne fait pas l’unanimité parmi les scientifiques. Seul point d’accord : les pachydermes, « ingénieurs d’écosystème », exercent une influence considérable sur leur habitat, sa faune et sa flore.

Le débat est extrêmement sensible. Pour certains scientifiques, il n'y a pas photo, une densité trop élevée d'éléphants représente une menace pour la biodiversité. « Ils changent la dynamique de leur environnement. Ils déracinent les arbres, réduisent les surfaces boisées et font fuir les autres herbivores », détaille Richard Fynn. Pour d’autres chercheurs, l’accumulation de mastodontes en un seul et même endroit est une évolution naturelle sans danger. Au sein de cette controverse, des voix s’élèvent pour réclamer le retour de la chasse. « La prédation humaine stabilisait leur nombre », analyse l'universitaire.

À Seronga, Meshak Kwamovo est désemparé. Ce guide touristique presse le gouvernement de réduire le nombre d’éléphants qui vit dans le delta, à proximité des villages. « Je ne dis pas tuer mais les autorités devraient les déplacer ou les vendre à d’autres pays », plaide maladroitement Meshak. Et si ça ne marche pas, ils pourraient envisager un plan d’abattage ciblé. Au moins tuer les plus gros mâles. » Pour l’heure, le Botswana n’est pas parvenu à trouver la recette miracle pour faire cohabiter sa population avec les pachydermes.


Le fonds des « grands pieds », une solution ?