Les Khwes luttent
pour ne pas disparaître

Des deux côtés de la frontière namibio-botswnaise, Khwes et NGani Khwes luttent pour la survie de leur culture ancestrale. Leur point commun ? Ils appartiennent à l’ethnie nomade des Sans, la plus ancienne communauté d’Afrique australe, aujourd’hui ostracisée et forcée à se sédentariser.




6 000 Khwes vivent au nord-est de la Namibie, dans le parc national Bwabwata. Privés de leurs droits fonciers et de chasse, exclus du marché du travail et rejetés des écoles, ils sont maintenus dans une profonde pauvreté. Si le tourisme leur fournit de nouvelles sources de revenus, les Khwes comptent sur un projet d'université innovant pour sauvegarder savoir-faire et pratiques ancestrales.

Une leçon dans la brousse

Il est à peine 8 h aux confins de l’Afrique australe. Le soleil est déjà haut, la chaleur étouffante. Nous sommes au nord-est de la Namibie, dans la bande de Caprivi, étroit bout de terre pris en étau entre quatre paysAngola, Botswana, Zambie, Zimbabwe. Dans la brousse du parc national Bwabwata, non loin du fleuve Okavango, Thaddeus Chedau avance, concentré et silencieux, les sens en éveil. Ce quinquagénaire appartient à l’ethnie des Khwes, présente dans la région depuis plus de 40 000 ans. « Nous sommes les premiers habitants. C’est notre terre ancestrale », déclare Thaddeus, à l’affût du moindre mouvement, de chaque trace dans le sable. Ce matin, il donne une leçon de pistage à deux adolescents de son village.

12 juin 2017. Thaddeus Chedau est professeur de pistage. Il transmet à deux jeunes de la communauté Khwe ses techniques ancestrales de chasse.

Thaddeus Chedau apprend aux jeunes les techniques ancestrales pour débusquer le gibier. Après quelques minutes, il s’arrête, bout de bois pointé vers une série d’empreintes. Le regard exigeant, il se retourne vers ses élèves. Deux animaux sont passés à cet endroit. A quel moment ? A quelles espèces appartiennent-ils ? Morceaux de feuilles écrasés, écorces d’arbres arrachées, crottes plus ou moins séchées, tout est signe. Ici un groupe d’éléphants est passé il y a quelques jours, là un guépard surveille son territoire depuis des heures. Si les Khwes n’ont plus le droit de chasser dans cette zone, la transmission de leur savoir traditionnel est une priorité pour les anciens.

« Notre supermarché, c'est la brousse. Comment voulez-vous qu'on survive ? »

Thaddeus Chedau fait partie des 6 000 Khwes qui vivent dans la bande de 180 kilomètres comprise entre les rivières Kavango (l'autre nom de l'Okavango en Namibie) et Kwandu, proclamée parc national Bwabwata en 2007. Depuis dix ans, lui et ses semblables doivent composer avec les règles et restrictions imposées par le Ministère de l’Environnement et du Tourisme (MET) namibien. « Nous sommes uniquement autorisés à construire nos maisons, raconte Thaddeus. Quelle que soit la zone du parc, nous n’avons plus le droit de chasser, de cueillir des fruits ou de récolter des plantes médicinales. » Il se désole de ne plus avoir accès à sa terre : « Notre supermarché, c'est la brousse. Comment voulez-vous qu’on survive ? »

Un héritage politique et historique

Les restrictions d'accès aux ressources ne sont pas les seules difficultés auxquelles les Khwes doivent faire face. Les gouvernements namibiens successifs les regardent avec suspicion depuis qu’ils se sont associés, plus ou moins contraints, à l’ancienne puissance occupante sud-africaine. En 1990, pendant la guerre d’indépendance namibienne, la bande de Caprivi est déclarée zone militaire et investie par les forces de défense de Pretoria. Les Khwes sont sédentarisés dans des villages. Réputés pour leurs connaissances du terrain, certains sont employés comme pisteurs. Cet héritage politique et historique compromet toute toute tentative d'intégration de l'ethnie dans la société namibienne. Exclus du marché du travail, les Khwes sont rejetés des écoles et des hôpitaux. « Nous voulons que nos enfants puissent penser dans leur langue maternelle à l'école, plaide Thaddeus. Nous voulons que le gouvernement nous traite comme tous les autres groupes nationaux ». Privés de leurs moyens de subsistance traditionnels, marginalisés politiquement et socialement, les Khwes sont englués dans une profonde pauvreté.

Motchekou Motchekou Motchekou Motchekou Motchekou Motchekou Motchekou Motchekou

Thaddeus Chedau est le chef du village de Motchekou, où habite sa famille. Seule sa maison est en dur. Les quelques huttes, éparpillées çà et là, révèlent l'extrême dénuement dans lequel vivent les Khwes.



De nouvelles sources de revenus

Pour pallier la situation de pauvreté chronique des habitants du parc, le MET a mis en place une réserve, basée sur les principes de gestion communautaire des ressources naturelles (CBNRM)CBNRM : « Community-based natural resources management ». Depuis l'indépendance, la Namibie a instauré cette politique au niveau national pour aider les communautés rurales à se développer. L’objectif affiché est ambitieux : les Khwes doivent développer et sécuriser de nouvelles sources de revenus grâce au tourisme et à l’usage raisonné des ressources naturelles. Création de lodges et de campings, récolte de la« griffe du diable »En anglais : devil's claw. Il s'agit de l'harpagophytum, une plante médicinale efficace contre l’arthrite., de nombreuses options sont promues par le gouvernement pour générer emplois et argent.
Autre activité sur laquelle le MET mise beaucoup : la chasse aux trophées. Le principe est simple. Dès lors qu’une population animale est stable ou en hausse, le ministère considère qu’elle est gérée durablement et peut être chassée dans le respect de certains quotas. De riches touristes, occidentaux pour la plupart, payent des millions de dollars namibiens1 million de dollars namibien équivaut à 65 000 euros pour s’offrir quelques moments de frisson et tirer un éléphant, un lion ou un buffle. Après la virée en 4X4 et les coups de carabine à lunette, les néo-aventuriers posent aux côtés de la bête tuée pour la photo souvenir. Quelques jours plus tard, ils emportent les défenses en ivoire, la peau ou la tête dans leur vol retour. Sur place, la nourriture dont ils n’ont que faire est distribuée aux villageois.

Les autorités travaillent avec l’IRDNC, une ONG namibienne, pour aider les Khwes à structurer leurs activités. L'IRDNC s’efforce d’améliorer les conditions de vie des populations rurales en appliquant strictement les principes du CBNRM. Employé par cette organisation, Friedrich Alpers est présent depuis douze ans sur le terrain pour accompagner les Khwes. Il vit la majeure partie de l'année au cœur du parc Bwabwata, au milieu des éléphants et des hippopotames, sur la rive est de l’Okavango. Ce Namibien aux origines allemandes est l’unique habitant de la zone centrale du parc, dite « des buffles ». Il a construit sa propre maison en bois, avec four solaire, plateforme d’observation et douches en plein air. Le soir, à la nuit tombée, ce personnage excentrique se plaît à écouter les éléphants traverser son terrain et s'amuse des dégâts « merveilleux » le lendemain. Au coin du feu, quand on lui demande ce qui l’a conduit ici, dans ce coin de brousse coupé du monde, il répond sans sourciller : « Dieu. » Avant d'ajouter : « Je suis ici pour lutter contre les injustices et les inégalités dont sont victimes les Khwes ». Friedrich est fasciné par cette ethnie : « Ils ont une relation à leur environnement tellement différente des Occidentaux. Ils consomment uniquement les ressources naturelles dont ils ont besoin. » Ce passionné s’investit chaque jour sans relâche. « Dans ce parc, il y a plus d’éléphants que d’hommes. C’est un défi d’inventer un mode de vie qui ne dépend pas uniquement des ressources naturelles, surtout dans un parc national », explique-t-il.

En 2005, les efforts conjoints des autorités et de Friedrich Alpers donnent naissance à l’association Kyaramacan. Cette structure, associée à la gestion du parc, se veut le relais entre les Khwes et les institutions économiques et politiques. Kyaramacan obtient du MET deux concessions de chasse qu’elle confie à des opérateurs privés. En 2011, grâce à la chasse aux trophées, l'association touche 1,9 millions de dollars namibiens, réinvestis en partie dans la création de 43 emplois. Cette même année, elle distribue 32 tonnes de viande d’éléphants aux résidents.
Aujourd’hui, Kyaramacan gagne sept millions de dollars namibiens par an (450 000 euros) avec la chasse aux trophées. Un chiffre qui laisse Thaddeus Chedau de marbre. « Chaque famille touche 200 dollars par an 200 dollars par an200 dollars namibiens : un peu plus de 12 euros au mois de décembre, déplore-t-il. C’est insuffisant. » Friedrich Alpers reconnaît que le scénario n’est pas idéal à long terme : « C’est un moyen parmi d’autres pour tenter de compenser les restrictions. » Kyaramacan gère également une concession touristique près des chutes d’eau de Popa, sur la rive est du fleuve. Pour l’heure, le lodge qui devait voir le jour et employer près de vingt personnes n’est pas sorti de terre. En attendant la concrétisation de ce projet, un camping de quelques emplacements survit tant bien que mal.

« C’est plus qu’une histoire de viande dans la casserole, c’est la fabrique sociale de la communauté qui est affectée. »

Au-delà de l’aspect économique, l’interdiction de la chasse traditionnelle et de la cueillette est perçue par les Khwes comme une atteinte à leurs droits culturels et sociaux. Dans le passé, ces activités n’étaient pas seulement des pratiques de subsistance mais aussi un marqueur culturel. « Ils se sentent profondément heurtés. C’est plus qu’une histoire de viande dans la casserole, c’est la fabrique sociale de la communauté qui est affectée », lance Friedrich Alpers. Seuls les anciens possèdent encore les savoir-faire et les outils essentiels à la pratique de la chasse. A l’image de Thaddeus Chedau, les aînés ont peur que les compétences traditionnelles disparaissent. « Nous n'avons plus accès aux ressources donc nous ne pouvons plus transmettre nos connaissances aux jeunes générations », s’inquiète-t-il, avant de proposer la création d’un permis de chasse traditionnelle. Thaddeus ne se limite pas à de simples propositions. Avec l’aide de Friedrich, il a contribué à la création d’un village culturel. Il organise aussi des stages d’entraînement en brousse pour apprendre aux jeunes Khwes à trouver de l’eau, de la nourriture, à pister des animaux sauvages ou à se soigner avec des plantes. « C’est essentiel pour que notre culture vive », insiste Thaddeus. Il veut aller encore plus loin. Avec d’autres Khwes, il se bat pour ouvrir une université traditionnelle axée sur la sensibilisation écologique, à destination aussi bien des membres de la communauté qu’à des personnes extérieures. Cette université serait basée sur le projetTekoaTekoa : Traditional Environmental Knowledge Outreach Academy. Il s'agit d'un programme d'entraînement à des techniques de pistage à destination des jeunes générations khwes., créé en 2008, qui institutionnalise la transmission du savoir des anciens vers les jeunes générations.

Retour haut de page

« Les Khwes font partie de cet écosystème »

Rendre les jeunes fiers de leur culture, augmenter leur employabilité, jeter les bases d’une approche culturellement appropriée et durable de l’éducation : la communauté Khwe fonde beaucoup d’espoirs dans le projet d'université Tekoa. « C’est une partie de la solution pour résoudre le problème de la pauvreté. Notre argent, ce sont nos connaissances », s'enthousiasme Thaddeus. Une solution qui n’est pas du goût des autorités. Depuis des mois, le MET et la direction du parc font la sourde oreille. « Nous avons juste besoin d’un emplacement », s’impatiente Thaddeus qui peut compter sur le soutien indéfectible de Friedrich. Ce dernier incite les Khwes à se rendre à Windhoek, la capitale, pour plaider leur cause directement auprès du gouvernement. Un investissement personnel qui lui vaut bien des tourments. Exclu plusieurs mois de l’IRDNC et du parc en 2016, il est finalement réintégré à condition de s’en tenir à la stricte politique de CBNRM menée par le MET. Malgré ces mises en garde, Friderich ne compte pas en rester là. Il ne croit plus au système actuel. « Les Khwes ont toujours fait partie de cet écosystème. Si vous les excluez, ils deviennent une menace et l’écosystème s’effondre », affirme-t-il. Selon lui, les autorités ne prennent pas suffisamment en compte les savoirs indigènes traditionnels dans leur politique de préservation. « Il faut accepter, respecter et reconnaître la richesse de ces savoirs. Il est impératif de combiner science indigène et science moderne pour gérer le parc », souligne-t-il.
Aux yeux des Khwes, le projet Tekoa est d’autant plus vital qu’un nombre croissant de membres de l'ethnie Mbukushu, majoritaire en Namibie, s’installent dans le parc et exercent une influence croissante. En l’absence de droits territoriaux clairement définis et d'une autorité politique officiellement reconnue, les Khwes se sentent impuissants face à ces nouveaux venus. Thaddeus Cheddau ne perd pas espoir. Assis devant sa maison, il sait qu'il devra encore se rendre à Windhoek, pour tenter d'améliorer les conditions de vie de sa communauté.