Les rêves de développement
assèchent le fleuve

La relation des Namibiens et des Botswanais à l’Okavango est en pleine mutation. Le développement économique et les règlementations incomprises tendent à éloigner les populations des berges. Si préserver la ressource est nécessaire, la dépendance encore forte des communautés rurales envers le fleuve ne doit pas être oubliée.

Les tensions liées à la pêche, à la préservation des éléphants, au partage de la manne touristique illustrent la complexité de notre relation aux fleuves. Le long de l’Okavango comme ailleurs, les différents usages s’opposent. Les règlementations sont incomprises des communautés rurales, les profits ne sont pas partagés et les savoirs traditionnels sont oubliés. Le développement économique éloigne les populations de la rivière, qui devient un simple filet d’eau à maîtriser. Entre le camp de la préservation à tout prix et celui de l'exploitation non maîtrisée, une nécessaire discussion doit s'installer.

« Beaucoup de gens ne connaissent pas le fleuve. Ils voient l’Okavango arriver mais ils ne savent pas d’où il vient ». Bontekanye Botumile, doctorante à l’Institut de recherche de l’Okavango (ORI), en est persuadée, la relation des riverains au fleuve est surtout une question d’éducation. Redécouvrir la rivière, prendre conscience de son caractère transfrontalier, la chercheuse est engagée aux côtés de la Commission du bassin de l’Okavango (l’Okacom créée en 1994) pour sensibiliser les plus jeunes. À la demande de l’institution, Bontekanye a écrit « River Cousins » (« Les cousins du fleuve »). Le message de sa bande-dessinée est clair : les nouvelles générations des trois pays riverains doivent travailler ensemble pour résoudre les conflits d’usage et apaiser les tensions.

Usages traditionnels, ambitions modernes

Chaque villageois vivant sur les rives de l'Okavango cherche à en tirer profit. Les agriculteurs irriguent leurs champs, les éleveurs y font boire leur troupeau, les femmes y nettoient leur linge tandis que les enfants s’y baignent. En Namibie, les fermes irriguées, dont le développement est encouragé par le pouvoir, prélèvent des quantités d'eau sans cesse croissantes. Dans le même temps, les techniciens du ministère de l'Agriculture, de l'eau et des forêts imaginent les projets les plus imposants pour étancher la soif des villes. Windhoek surtout. Cela fait dix ans que la capitale namibienne, construite en plein désert, fait face à une sécheresse chronique. Un projet de canal de dérivation des eaux de l’Okavango est dans les cartons depuis des années.

« Nous parlons tous de la même ressource, mais nous ne discutons pas », affirme Bontekanye Botumile. L'Okacom semble éloignée des réalités locales. Avant basée à Maun, aux portes du delta, l'institution vient de déménager à Gaborone, 1000 km plus au Sud. Les gouvernements namibiens et botswanais promulguent des réglementations de plus en plus strictes pour encadrer les usages de l’eau, sans véritablement les expliquer et contrôler leur mise en œuvre. «  Nous avons de bonnes lois, bien écrites. Mais dans la plupart des cas, elles ne sont pas appliquées », se désole Lloyd Wilmot, ancien chasseur de crocodiles et guide touristique au Botswana. Un avis que partage le namibien Andy Fetch, propriétaire d’un lodge au bord de l’Okavango. Dans leur collimateur, la collecte incontrôlée des roseaux et la prétendue sur-pêche. Bontekanye Botumile reconnaît la mauvaise exécution des lois, mais son analyse de la situation est différente. « Les ministères imposent leurs législations verticales, souligne la doctorante. Et les communautés locales ont le sentiment que la gestion du fleuve n’est plus leur responsabilité. » Pour remédier à ce sentiment d’irresponsabilité, la scientifique prône la création de partenariats entre autorités traditionnelles et gouvernements. « Les locaux prenaient bien soin de la rivière avant qu'il y ait toutes ces normes, pourquoi ne pourraient-ils plus le faire maintenant ? », s’interroge-t-elle. Une idée difficilement concevable pour Lloyd Wilmot et Andy Fitch qui considèrent les activités traditionnelles de subsistance comme un frein à l’essor du tourisme.

« Les villageois détruisent le fleuve »

Plus en amont, en Namibie, le gouvernement tente d’éloigner les villageois du fleuve. Des réservoirs d’eau potable en libre accès sont installés le long de la route B8, reliant Rundu à Divundu. Rien n’y fait, les villages restent dispersés aux abords de l’ancienne piste, plus proche de l’Okavango, au grand dam de Mark Paxton. Propriétaire du Shamvura Camp, ce naturaliste convaincu le dit sans détour : « Les villageois détruisent le fleuve ».

Il enfonce le clou et affirme que les communautés rurales continuent à habiter près de la rivière car la vie y est plus facile, « l'eau est là, gratuite ». Intransigeant, il déplore la perte de lien entre l’Okavango et les habitants. Selon lui, les hommes préfèrent s'enivrer dans des shebeens (bars improvisés), plutôt que de prendre leur destin en main.

Shebeen Shebeen Shebeen Shebeen

Les shebeens, des bars improvisés, se multiplient le long de la route B8 entre Rundu et Divundu. Le soir, les hommes s'y ennivrent de bière, une industrie florissante en Namibie.

Peurs locales, craintes globales

À Mashare, hameau namibien à 50 km à l’est de Rundu, Markus Kamburu regarde l’eau du fleuve avec suspicion. Sa femme Kristina s’y rend deux fois par jour, pour rapporter 20 litres à chaque fois. La ferme agronomique implantée 10 km en amont les inquiète, l’eau leur paraît polluée en raison de l’usage supposé de pesticides. Le développement agronomique de la Namibie alarme jusque dans le delta. À Maun, Mike Murray-Hudson est écologiste spécialiste des zones humides au sein de l’ORI. Les projets de barrages de l’Angola, dans le bassin supérieur, et l’accroissement démographique sur les rives le préoccupent moins que les velléités agricoles du voisin namibien. « Le développement est un processus irréversible, rappelle-t-il. Mais l’agriculture irriguée est une menace dans une partie du monde où l’évapotranspiration est forte et la capacité de rétention des sols faible ». Que ce soit en Namibie ou au Botswana, les régions le long du fleuve sont les plus pauvres. La croissance économique se concentre en quelques points urbains. À Rundu, l’avenue principale est un amas de centres commerciaux, de fast-foods et de banques. La ville est un îlot de richesse qui attire les villageois alentour, en quête d’un « job ». Maun a le même impact. La capitale touristique du Botswana est aussi au cœur de la zone la plus désœuvrée du pays. Les locaux veulent leur part du gâteau touristique et oublient malgré eux leur relation ancestrale au fleuve.

Comment recréer le lien entre les habitants et l’Okavango, quand tous veulent abandonner leur pratiques de subsistance pour un emploi en ville ? «  Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir un robinet et l’eau potable arrive tout de suite, explique Bontekanye Botumile. Dans le passé, la rivière n’était pas seulement un lieu où vous preniez de l’eau, c’était un lieu de rencontre. La technologie et la modernisation ont des conséquences sur la relation que les gens ont avec le fleuve ». Cette modernité n’est pas encore arrivée à Mashare. Markus, qui termine petit à petit la construction d’une maison plus grande, n’a pas l’intention de vivre ailleurs : « Chaque matin, quand je me réveille, j’ai besoin du fleuve. »