Le delta, paradis exclusif

1000 dollars américains pour une nuit au coeur du delta. L’épilogue de l’Okavango est une destination phare pour les riches touristes étrangers, en quête des emblématiques « big five » (lion, léopard, éléphant, rhinocéros noir et buffle). Ce tourisme haut de gamme, pas toujours vert, est loin de profiter à tous les Botswanais.

Le delta de l’Okavango compte une centaine de lodgesTerme anglais désignant généralement une résidence pour touristes en Afrique, parmi les plus luxueux d’Afrique. Le développement de l’industrie touristique haut de gamme se fait parfois au détriment de l’environnement et des communautés locales.

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Quelle est la stratégie touristique
mise en œuvre par le Botswana ?

Le delta de l’Okavango, son abondante faune et la beauté de ses 15 000 îles, sont l’un des secrets les mieux gardés d’Afrique. Ce monde sauvage de 16 000 km2 est le royaume du safari haut de gamme. Le Botswana a choisi d'y développer un tourisme de luxe selon la stratégie dite du coût élevé pour un faible volumeEn anglais : « high-value, low-volume » (de voyageurs). L’Etat d’Afrique australe mise beaucoup sur ce secteur pour diversifier son économie, encore dépendante de l'exploitation des mines de diamant.
Chaque année, à peine 120 000 touristes visitent le delta. Ce désert aquatique abrite une centaine de lodges au luxe indécent. Se réveiller face à un troupeau d’éléphants ou photographier des lions depuis sa chambre sont des privilèges hors de prix, réservés à une clientèle fortunée. Une nuit coûte en moyenne 1 000 dollars US par personne, sans compter l'accès en avion privé depuis Maun, la capitale touristique du pays. « C’est trop cher et totalement inaccessible pour les Botswanais. La plupart ne sont jamais allés dans le delta », se désole Bontekanye Botumile, doctorante à l’Institut de recherche de l’Okavango, rattaché à l’Université du Botswana (sa thèse porte sur les connaissances indigènes).

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Qui possède quoi ?

Les investisseurs étrangers se partagent la plus grosse part du gâteau touristique au Botswana. La majorité des lodges et camps du delta de l'Okavango appartiennent à des étrangers, principalement sud-africains, quand moins d'un sur cinq est l'œuvre d'un citoyen botswanais (selon la thèse de Phemo Kgomotso, Université du Sussex).



« C’est un grand Monopoly », lance Joseph Mbaiwa, sociologue à l’Institut de recherche de l’Okavango et spécialiste de ces questions. Le chercheur affime que les communautés locales sont de plus en plus encouragées, voire contraintes, à céder leurs droits (de chasse, de pêche) à des entreprises privées. « Officiellement, les compagnies ne peuvent rester que quinze ans. Dans la réalité, certaines ont signé des contrats de soixante ans avec les autorités botswanaises », détaille-t-il.

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Tourisme de luxe et préservation du delta
sont-ils vraiment compatibles ?

Très engagé dans la lutte contre le braconnage et la protection de la biodiversité, le Botswana tient à conserver son image de paradis vierge au sein des destinations safari. Le pays met en avant la présence des « Big Five », les cinq animaux d’Afrique les plus emblématiques (éléphants, buffles, lions, rhinocéros noirs, léopards), dans le delta. Pour profiter de cette nature sauvage sans laisser de traces, le gouvernement promeut les éco-lodges. Panneaux solaires, traitement écologique des eaux usées, matériaux biodégradables, système de ventilation naturelle, les établissements hôteliers doivent respecter un cahier des charges strict. Un jardin d'Eden africain ?
Si certains lodges jouent le jeu, la réalité ne semble pas aussi verte. « Le tourisme n'est pas durable », assène Joseph Mbaiwa sans sourciller. En principe, la loi oblige les hôteliers à ramener leurs déchets dans la ville de Maun mais tous ne le font pas. D’après le chercheur, certains propriétaires rejettent même leurs ordures « dehors, en pleine brousse ». Décharges illégales, produits polluants (huile, pétrole) brûlés aux abords des hôtels, le sociologue s’alarme des conséquences d'un tourisme non contrôlé sur un écosystème extrêmement fragile. « Nous avons de très bonnes réglementations », estime-t-il. Le problème, c’est leur mise en œuvre et leur respect. » Avec le manque de moyens matériels et humains alloués aux services en charge des inspections, « l’industrie touristique est livrée à elle-même », conclut-il. Ketlhatlogile Mosepele, directeur de l’Institut de recherche de l’Okavango, partage cet avis. « Le secteur n’est pas assez régulé ».
Autre source d’inquiétude pour l’Institut, la pollution atmosphérique et sonore générée par le trafic de l’aéroport international de Maun, porte d’entrée du delta. Avec près de 250 000 passagers et environ 50 000 vols par an (données 2014 selon le journal Dailynews), l’aéroport est le deuxième plus fréquenté de toute l'Afrique australe. Les chercheurs botswanais viennent de lancer une étude pour mesurer les impacts de ce trafic sur la faune.

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Communautés locales et lodges
parviennent-ils à cohabiter ?

Les tensions liées à l’utilisation des terres se multiplient. « Industrie du tourisme et communautés locales sont en compétition sur les mêmes espaces », analyse Joseph Mbaiwa. « Et ces acteurs ont une vision différente de la préservation de leur environnement », complète Bontekanye Botumile. La population du delta nourrit un ressentiment croissant à l’égard des lodges. « La stratégie des autorités est de repousser les locaux en-dehors des zones protégées », dénonce Joseph Mbaiwa. Le spécialiste cite en exemple la création de la réserve de chasse Moremi. Son ouverture en 1963 a entraîné l’expulsion des villageois qui y vivaient depuis toujours.

Pour Bontekanye Botumile, cette politique ne tient pas la route. Même vidé de ces habitants, le delta reste pollué par le tourisme, aussi limité soit-il. « Un sentiment de rébellion s’installe chez les villageois qui n’ont plus accès à leurs moyens de subsistance traditionnels », explique-t-elle. Le tourisme contribue à la création d’emplois, mais de nouveaux problèmes sociaux apparaissent. Les relations raciales et inter-sexes se détériorent et la prostitution se développe (thèse de Phemo Kgomotso). Surtout, une grande partie des bénéfices quitte le Botswana et profite à quelques opérateurs étrangers. Joseph Mbaiwa avance un chiffre : seulement 29% des profits liés au tourisme restent dans le pays alors que la moitié des Botswanais vivent en-dessous du seuil de pauvreté. La solution serait selon lui de développer davantage l’écotourisme communautaire, où les habitants gèrent eux-mêmes les infrastructures.

L'Okavango Polers Trust

Il y a dix-neuf ans, les habitants du village de Seronga, sur la rive ouest du fleuve, ont créé l’association des polers de l’Okavango. Un poler désigne le pilote d'un mokoro, l'embarcation traditionnelle à fond plat utilisée dans le delta de l'Okavango. Le collectif propose aux touristes des excursions en mokoro, l’embarcation traditionnelle du delta, et des hébergements à des prix raisonnables. L’intégralité des profits sont partagés entre les salariés et investis dans les infrastructures du village. Entièrement gérée par la communauté, l’association a employé jusqu’à 100 personnes. Aujourd’hui, après le départ successif de deux directeurs, le groupement est en sommeil. « Nous sommes à la recherche de clients pour que l’activité reparte », explique Tom Thopo Retio, l’un des membres. A l’image de celle des polers, une centaine d’associations ont été créées dans des communautés du pays pour développer des projets financés par l’argent du tourisme.

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Un exemple d'initiative touristique communautaire

Bontekanye Botumile a créé une entreprise sociale où des jeunes sortis du système scolaire présentent aux touristes de passage à Maun les danses, drames et palabres traditionnels du Botswana. L'activité est interactive et complémentaire de l'expérience safari. « On ne peut pas regarder la culture du Botswana sans regarder la nature, c'est trop entrelacé. »





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